Bonjour Ă tous et Ă toutes,
Comment allez-vous ?
Je suis Caroline, psychologue Ă Paris, et si vous suivez mes chroniques ici, vous savez que nous abordons ensemble de nombreux sujets pour vous aider et vous conseiller dans votre pratique quotidienne.
Aujourd’hui, j’aimerais vous proposer un thème qui me tient à coeur : comment partager une mauvaise nouvelle à un patient ?
Il est un moment inévitable dans la vie de tout soignant. Ces annonces, bien que diverses, impliquent souvent de confronter le patient à des informations difficiles concernant sa santé, son pronostic, ou la gestion de ses symptômes.
Et vous le savez bien : chaque mot, chaque silence, chaque geste a un poids immense.
70% des patients se souviennent des détails de l’annonce de leur maladie grave ou de leur pronostic, même des années après.
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Ce sont des moments où notre rôle va bien au-delà de la simple transmission d’informations relatives à la santé : il s’agit d’accompagner une personne dans une étape très personnelle et souvent bouleversante de sa vie.
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Bien que fréquentes, si on ne regarde que la profession des médecins, environ 60% d’entre eux se disent mal préparés à annoncer une mauvaise nouvelle.
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La même étude révèle que, même si les soignants sont souvent confrontés à des situations difficiles, ils ne bénéficient pas toujours d’une formation suffisante pour bien gérer ces moments.
Ce qui montre bien qu’il s’agit d’une compétence que beaucoup jugent complexe, mais qui fait pourtant partie de leur quotidien.
À travers mon expérience de psychologue en équipe de soins de supports à l’hôpital, je me suis rendue compte que, même si chaque situation est unique, il existe des méthodes qui ont fait leurs preuves aujourd’hui, et qui peuvent considérablement nous guider sur ces sujets.
Voici un résumé pour vous de ce que je considère comme le plus aidant à savoir, pour conduire cet exercice délicat.
1. Préparez-vous mentalement et émotionnellement
L’annonce d’une mauvaise nouvelle peut être aussi difficile pour nous que pour nos patients. Les recherches montrent que la manière dont vous vous sentez peut influencer la façon dont le patient réagit.
Comme pour les connaissances fondamentales que vous avez apprises, la façon d’interagir avec nos patients s’apprend aussi.
Avant toute conversation, prenez un moment pour vous préparer émotionnellement
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Que ressentez-vous ?
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De quoi avez-vous besoin pour vous-mĂŞme ?
Prenez un temps pour traiter les indispensables
- Relire le dossier du patient,
- Visualiser comment l’entretien se déroulera : comment vous le commencez, comment les différents temps seront répartis
- Essayer d’anticiper les réactions émotionnelles possibles, et d’imaginer ce que vous pourrez faire en conséquence.
2. Choisissez le bon endroit et le bon moment
L’environnement dans lequel vous annoncez la nouvelle joue un rôle crucial.
Choisissez un endroit privé et calme, où vous vous sentirez à l’aise pour parler, et où votre patient pourra exprimer ses émotions sans crainte d’être interrompu ou observé par d’autres.
Assurez-vous également d’avoir suffisamment de temps pour répondre à ses questions et l’accompagner dans ses émotions.
Sécurisez ce « cadre » c’est aussi assumer de décaler vos consultations qui vont suivre pour permettre le confort d’un espace temps de qualité.
D’ailleurs, de façon très concrète le logiciel Doctolib permet la fonctionnalité de prévenir ses patients si je prévois du retard sur les rdv qui suivent.
3. Utilisez la méthode SPIKES ou É.P.I.C.E.S
C’est une approche qui m’a particulièrement aidée et que j’ai transmise aux équipes soignantes.
Je l’utilise pour tout type d’annonce, et j’avoue même dans ma vie personnelle.
Le terme est un moyen mémo-technique pour structurer ces conversations difficiles tout en restant pleinement attentif aux émotions du patient.
Sûrement certains d’entre vous la connaissez déjà !
E (Environnement)
- Préparez le cadre de la conversation.
- Installez-vous confortablement, assurez-vous que vous avez toute l’attention du patient, et commencez par une introduction douce pour préparer le terrain.
P (Perception)
Comprenez la perception du patient. Avant de donner la mauvaise nouvelle, demandez au patient ce qu’il sait déjà de sa situation.
Parfois, il a déjà des soupçons, parfois il est dans l’ignorance totale. Cette étape est cruciale pour ajuster votre discours et savoir jusqu’où le patient est prêt à aller.
Trop souvent, nous sommes finalement centrés sur comment annoncer les faits et notre propre appréhension (ce qui est tout à fait légitime).
Alors que, ce dont nous avons besoin de savoir est plutĂ´t :
- Qu’est-ce qu’il sait déjà ?
- De quoi il a besoin de savoir pour avancer : a-t-il des doutes, des questions qui le tourmentent ?
Commencez donc par ce début.
Une question simple peut suffire à ouvrir la discussion : "Qu’est-ce que vous pensez de votre état ? ou « Qu’avez-vous compris de ce que nous avons évoqué ensemble ? »
I (Invitation)
Invitez le patient à recevoir l’information.
Demandez-lui s’il souhaite entendre les détails de son état de santé. Cela lui donne un certain contrôle et réduit le sentiment de subir l’annonce.
- Chaque personne réagit différemment, et certaines peuvent ne pas vouloir entendre la vérité en totalité.
- Demandez au patient s’il souhaite savoir exactement ce qui se passe, s’il préfère qu’on lui donne des détails ou non, peut lui offrir un certain contrôle sur la situation, ce qui est important.
C (Connaissance)
Annoncez la nouvelle de manière claire et concise, mais aussi honnête.
Utilisez des termes simples et compréhensibles.
C’est bien dans l’idée, mais comment faire ?
- Il est important d’utiliser des termes simples et directs, sans jargon médical. Même si le patient en face de vous maîtrise bien le domaine médical.
- Pourquoi? Avec leur charge mentale, leurs appréhensions, c’est plus difficile pour eux de saisir rapidement et en détail ce que vous leur partagez.
- Le plus simple, le plus concret, et surtout créer des petites pauses dans votre discours.
N’hésitez pas à leur demander s’ils comprennent, ou s’ils visualisent ce que vous leur partagez, ou à reformuler.
E (Emotions)
Les émotions qui suivent l’annonce de mauvaises nouvelles sont souvent complexes et profondes. Choc, tristesse, colère, peur, ou même parfois une forme de déni.
Dans ces moments, il est important de donner au patient l’espace nécessaire pour ressentir et exprimer ce qu’il vit.
Ce qui est clé, est votre écoute et décodage de qu’il vit, et donc qu’il perçoive que son vécu est reconnu. C’est ce que l’on appelle l’empathie.
Souvent, les professionnels de santé m’ont partagé ressentir régulièrement une pression personnelle considérable pour trouver les meilleurs mots pour rassurer. Hors, ce qui soutient le plus les patients, est de sentir qu’ils sont écoutés et compris. Une phrase de type : « Vous semblez totalement abattu par cette nouvelle et c’est tout à fait compréhensible », permet cette identification et cette validation.
Le silence peut être aussi un allié précieux : « Je vois que cette nouvelle est difficile à entendre. Prenez votre temps, je suis là . »
Cette attitude bienveillante permet au patient de se sentir soutenu, sans pression pour réagir immédiatement.
Le plus souvent, c’est dans cet espace d’écoute que se tissent les liens les plus forts entre soignants et soignés.
Soyez donc présent, écoutez sans juger, et donnez le temps au patient d’exprimer ce qu’il ressent.
Ne minimisez jamais ses Ă©motions.
S (Stratégie et synthèse)
- Après l’annonce, il est crucial de revenir sur les attentes et les besoins du patient.
Bien qu’il puisse être bouleversé par l’annonce, il peut aussi avoir des souhaits précis pour l’avenir.
L’idée ici est d’ouvrir un espace de dialogue pour comprendre ce qui compte réellement pour le patient : « Qu’est-ce qui est important pour vous maintenant ? Y a-t-il des choses que vous souhaitez accomplir ? »
Cela permet de comprendre ce qu’il souhaite pour la suite et de l’accompagner dans ses choix, même difficiles.
S’il peut aller plus loin dans l’entretien et si vous vous sentez aussi à l’aise de l’aborder, il faut alors identifier ses ressources tant au niveau de ses stratégies de coping (comment a-t-il fait face à d’autres situations difficiles dans le passé ?) qu’au niveau du soutien extérieur dont il peut bénéficier (famille, amis, communauté religieuse, assistante sociale…).
- Expliquez les prochaines étapes et donnez de l’espoir en décrivant les options de traitement disponibles ou les plans de suivi.
Cela peut être un suivi médical, des soins de confort, un soutien psychologique ou encore des décisions à prendre concernant les soins à venir.
- Il est également important de rassurer le patient en lui montrant qu’il n’est pas seul : « Nous allons continuer à être à vos côtés, à vous soutenir dans ce parcours. »
Ce moment est aussi l’occasion de mettre en place des étapes claires pour le suivi, afin de ne pas laisser le patient dans l’incertitude.
Résumez les points clés de la conversation pour vérifier que tout est bien compris.
4. Soyez empathique et attentionné
L’empathie est essentielle pour créer un espace sûr où le patient se sent entendu et soutenu.
Lorsque vous annoncez une mauvaise nouvelle, il est important de montrer que vous comprenez la difficulté de la situation.
Utilisez des phrases comme « Je suis désolé de vous apporter une telle nouvelle » ou « Je vois que cela est difficile à entendre ».
Votre attitude et votre ton de voix doivent refléter votre soutien et votre compassion.
5. Utilisez la technique du silence
Le silence peut être puissant lorsqu’il est utilisé judicieusement.
Après avoir donné la mauvaise nouvelle, laissez le patient digérer l’information.
Ne vous précipitez pas pour combler les silences, car cela peut interférer avec le processus émotionnel du patient.
Le silence permet à ce dernier de réfléchir et d’intégrer l’information à son propre rythme.
6. Prévoyez un suivi et un soutien
L’annonce d’une mauvaise nouvelle n’est pas un événement isolé. Le patient aura probablement besoin d’un suivi, qu’il s’agisse de consultations supplémentaires, de soutien psychologique ou d’informations supplémentaires.
Discutez des options de soutien, comme des groupes de patients ou des services de psychologie, et planifiez une prochaine rencontre pour évaluer les progrès et répondre à de nouvelles questions.
7. Rappelez-vous que chaque patient réagit différemment
Les réactions face à une mauvaise nouvelle varient grandement d’un patient à l’autre.
Certaines personnes peuvent se montrer stoïques et peu émotionnelles, tandis que d’autres seront profondément affectées. Adaptez votre approche en fonction de la personnalité et des besoins émotionnels du patient. Soyez flexible et prêt à ajuster votre discours pour qu’il corresponde au mieux à l’individu devant vous.
Quelques réflexions personnelles
A mon sens, 2 Ă©cueils Ă Ă©viter :
1/ Annoncer d’emblée, donc aborder la 4ème étape (C), sans s’assurer de ce que sait déjà (ou pas) votre patient.
Souvenez-vous, l’annonce de mauvaise nouvelle, même si on est pressé par le temps, est un processus où il faut passer par chaque étape.
Même de façon cadencée.
2/ Rester seul avec ces situations
C’est vrai, autant à l’hôpital, il est de facto plus facile et coutume de réaliser ce type d’annonce en binôme, ou de débriefer avec ses collègues lors des staff ou pauses.
Autant en libéral c’est une toute autre histoire.
Aussi, ne pas hésiter à appeler un pair pour débriefer votre journée, partager la façon dont vous avez procédé.
En partageant cela, votre pair bénéficie aussi de votre regard et peut à son tour partager une situation similaire.
La messagerie Doctolib Siilo est très pratique à cet égard. Vous pouvez aussi interpeller un psychologue ou un psychiatre de votre réseau en amont pour solliciter des conseils!
Pour conclure…
Apprendre à développer une meilleure habileté dans cette pratique peut rendre les soignants plus à l’aise sur ce sujet. Et peut-être moins exposés au risque de burn out.
Même dans les situations les plus difficiles, il est possible d’offrir du réconfort, de l’humanité, et d’aider à trouver un chemin, aussi tortueux soit-il.
La manière dont nous annonçons une mauvaise nouvelle peut transformer une épreuve en un moment de lien, d’écoute et de soutien profond.
Quelles sont vos expériences à ce sujet ? Connaissiez-vous cette méthode?
Toutes les références ici (dérouler le menu)
Neto, J. A. C., Sirimarco, M. T., Cândido, T. C., Bicalho, T. C., Matos, B. D. O., & Berbert, G. H. (2013). Health professionals and the delivery bad news: patient perspectives. Rev Med Minas Gerais , 23 , 518-25.
Fallowfield, L., & Jenkins, V. (2004). Communicating sad, bad, and difficult news in medicine. The Lancet, 363(9405), 312-319.
Buckman, R. (2005). Breaking Bad News: The S-P-I-K-E-S Strategy. The Lancet, 364(9441), 703-707.
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Koch, T., & Kralik, D. (2007). The experience of living with illness: A review of the literature on the psychological effects of illness-related news. International Journal of Palliative Nursing, 13(9), 420-424.
Maguire, P., et al. (1996). Improving communication with cancer patients: evaluation of a communication skills training programme for oncology nurses. European Journal of Cancer, 32(10), 1637-1645.
RamirezAJ, GrahamJ, RichardsMA. Burnout and psychiatric disorder among cancer clinicians. Br J Cancer 1995;71:1263–9.
Merci pour votre lecture et au plaisir d’échanger avec vous en commentaires !
Sincèrement,
Caroline